Rencontre avec Ambre Charpagne

Artiste du programme émergence d'Ambivalences 💬

Dans le cadre de l’accompagnement à la professionnalisation d’artistes émergent·es issu·es des écoles d’art du territoire du programme Ambivalences, nous avons rencontré les différent·es lauréat·es du parcours : Ambre Charpagne, Baptiste Leroux et Kell. 

Les interviews de Baptiste Leroux et Kell seront à retrouver sur station-mir.com et electroni-k.org.

Ton parcours

Peux-tu te présenter, puis caractériser ta pratique artistique en quelques mots-clés ?

Je m'appelle Ambre Charpagne, je suis artiste plasticienne et musicienne diplômée des beaux arts de Nantes Saint Nazaire et en Humanités Environnementale de l'Université de Nantes. À la croisée de l’art et de la recherche scientifique, je développe une pratique qui interroge les enjeux climatiques et les crises affectives qui en découlent, tout en explorant nos relations avec le vivant et le non-vivant.

Quels questionnements, thématiques et/ou phénomènes t’animent ?

Je dirais que mon travail interroge avant tout une question des relations et des attachements. Je m’intéresse aux affects qui structurent notre manière d’habiter le monde et aux formes d’attachement que nos sociétés valorisent ou, au contraire, rendent invisibles.

Certains attachements sont aujourd’hui particulièrement renforcés, voire surinvestis : ceux liés au capitalisme, à la productivité, à la performance ou à l’accumulation. D’autres apparaissent fragilisés ou marginalisés : les attachements aux sols, à l’eau, aux cycles naturels, aux formes de vie discrètes, vulnérables ou non humaines.

Le philosophe australien Glenn Albrecht parle de « solastalgie » pour désigner cette forme de détresse existentielle provoquée par les bouleversements environnementaux et la transformation des lieux auxquels nous sommes attaché·es. De son côté, Baptiste Morizot évoque une « crise de la sensibilité » : une difficulté croissante à percevoir le vivant, à se sentir en relation avec lui et à reconnaître nos interdépendances.   À cette crise de la sensibilité, j’ajouterais aussi une crise des imaginaires. Nous disposons aujourd’hui d’un grand nombre de données scientifiques, de diagnostics et d’analyses sur les catastrophes écologiques en cours, mais nous manquons et avons besoin de récits, de formes sensibles et de représentations capables de nous aider à imaginer d’autres manières d’habiter le monde.

Paresse

Quelles sont tes inspirations (projets, personnes, couleurs, formes, matières, courant artistique…) ?

Je suis particulièrement sensible au tournant ontologique qui traverse aujourd’hui les sciences humaines et environnementales. Je pense notamment aux travaux de Donna Haraway, Vinciane Despret ou Baptiste Morizot, dont les recherches autour des relations entre les êtres vivants, des interdépendances et des formes de coexistence ont profondément nourri mon travail.

Parmi les artistes qui m’accompagnent et m’inspirent, je pourrais citer Marguerite Humeau pour sa capacité à créer des formes organiques ambiguës et spéculatives ; Josefa Ntjam pour la puissance sensible et politique de ses performances ; Pierre Huyghe pour ses installations et ses films ; ou encore SMITH pour son travail cinématographique.

D’un point de vue plastique et sonore, mes performances sont souvent traversées par des temporalités répétitives et méditatives, empruntées aux minimalistes américains comme Steve Reich ou Philip Glass. La boucle, la répétition et les variations progressives occupent une place importante dans ma manière de construire une présence ou une tension.

Le chant lyrique et la voix ont également une place centrale dans mon travail, tout comme certaines recherches musicales plus atmosphériques ou expérimentales. Je pense notamment à Julianna Barwick, Holly Herndon, Brian Eno ou Ichiko Aoba, dont les univers sonores m’accompagnent régulièrement.

Peux-tu nous raconter un moment marquant ou un déclic dans ton parcours artistique (un lieu, un souvenir, une rencontre, une prise de conscience…) ?

Je crois qu’il n’y a pas eu de déclic unique, mais plutôt une sensibilité qui s’est construite progressivement autour de la manière dont les êtres vivants coexistent et communiquent entre eux.
Très tôt, j’ai été marquée par des récits et des imaginaires où les frontières entre l’humain, le paysage, l’animal ou la matière devenaient poreuses, où la relation au vivant passait davantage par l’écoute, l’attention et l’empathie que par la domination.
Avec le temps, cette intuition est devenue centrale dans ma pratique. Elle nourrit aujourd’hui ma manière de construire des environnements immersifs, de penser les relations entre corps, technologies et territoires, ou encore de créer des formes qui cherchent moins à représenter le vivant qu’à entrer en résonance avec lui.
Je pense que ce qui a été déterminant dans mon parcours, c’est le moment où j’ai compris que la pratique artistique pouvait devenir un espace sensible permettant d’expérimenter d’autres façons de percevoir et d’habiter le monde.

Est-ce que tu as eu des collaborations marquantes ? 

Oui, j’ai eu la chance de collaborer avec plusieurs scientifiques au cours de mon parcours — notamment des géologues, des géographes et des physiciens. Ces échanges occupent une place importante dans ma pratique, parce qu’ils me permettent de déplacer mon regard et de confronter des manières très différentes de percevoir et de décrire le monde.

Ce qui m’intéresse dans ces collaborations, ce n’est pas seulement l’apport de connaissances scientifiques, mais surtout la rencontre entre différents régimes de sensibilité et de compréhension. Chaque discipline possède ses propres outils, ses temporalités, ses modes d’observation ou ses façons de produire des données. En tant qu’artiste, je cherche moins à illustrer ces savoirs qu’à entrer en dialogue avec eux, à voir comment ils peuvent se transformer au contact d’une approche sensible, performative ou f ictionnelle. Ces moments de partage produisent souvent des déplacements inattendus. Ils ouvrent des espaces où l’imaginaire, l’intuition et l’analyse scientifique peuvent coexister et parfois même se contaminer mutuellement. C’est dans cette zone de frottement entre plusieurs langages et plusieurs manières d’habiter le réel que naissent souvent les formes les plus surprenantes de mon travail.

Peux-tu nous décrire un de tes projets artistiques que tu considères comme emblématique de ta démarche (titre, année de création, description en 2 lignes, partenaires éventuels) ?

Oblivion (2022) est une installation multimédia réalisée lors de ma résidence à Fieldwork Marfa, dans le désert de Chihuahua, à la frontière entre le Mexique et le Texas. À travers l’usage détourné d’une caméra thermique, l’œuvre révèle les flux de chaleur émis par les corps organiques et minéraux, faisant émerger un paysage nocturne invisible et incandescent. Projetée sur une surface en contreplaqué et accompagnée d’une composition sonore immersive mêlant voix, enregistrements de terrain et manipulations numériques, l’installation propose une expérience sensorielle autour de la mémoire des lieux, de l’invisible et de notre relation au vivant. L’œuvre a été acquise en 2025 par le Frac des Pays de la Loire.

Oblivion © Bonnie Guespin

Comment la création en environnement numérique enrichit/sert ton propos artistique ? 

Le numérique traverse ma pratique autant comme outil plastique que comme matière de réflexion. Il nourrit mes formes, mes dispositifs et mes manières de raconter, tout en agissant comme un écho direct de notre époque et de ses mutations technologiques.
J’utilise les technologies numériques non seulement pour leurs possibilités esthétiques ou immersives, mais aussi parce qu’elles sont devenues des traces de notre présence au monde, des artefacts témoignant de nos façons de percevoir, d’habiter et de transformer notre environnement. Elles permettent de révéler des phénomènes invisibles, de produire de nouveaux régimes de perception et d’interroger notre relation aux machines, aux données, au vivant ou aux imaginaires contemporains. Dans mon travail, le numérique n’est jamais uniquement un outil ; il devient un langage, parfois même un milieu avec lequel composer.

 Qu’est-ce que tu aimerais susciter chez les publics ?

Inspirée par les mutations sociétales et leurs représentations, je tente de créer des espaces de résonance, des moments partagés où peuvent émerger des formes d’attention collective, d’influence réciproque et d’adaptation sensible. J’aime penser mes œuvres comme des lieux d’“immédiation” : des situations où l’on ne se contente pas d’observer, mais où l’on traverse physiquement et émotionnellement une ambiance. En suscitant des émotions, des états de trouble, de contemplation ou d’écoute, mes installations et performances cherchent à ouvrir un espace où les affects peuvent circuler librement et prendre corps. Ce qui m’importe, c’est la possibilité pour le public de vivre une expérience, plus que de recevoir un message figé.

© Stéphane Saint Martin

Et après ?

Quelles sont tes actualités et/ou projets futurs dans les prochains mois ?

En septembre, je participerai à quatre journées d’étude autour du programme Agir pour l’océan, en lien avec Institut Français de Recherche pour l'Exploitation de la Mer à Brest. (non communiqué publiquement) En juillet, je présenterai une performance lors du finissage de l’exposition Ramifying Tales – Contes ramifiés à Non Étoiles, dans une programmation curatée par Clara Boury. (non communiqué publiquement)Je développe également actuellement de nouvelles recherches autour de dispositifs immersifs mêlant, sculptures, son et technologies numériques.


Ambivalences

Qu’attends-tu de ta participation à Ambivalences ? Qu’est-ce que le programme t’a déjà apporté ? 

Je souhaite renforcer la structuration de mes projets — notamment sur les questions de faisabilité, de budget, de partenariats et de diffusion — afin de consolider mon ancrage professionnel et de donner davantage d’ampleur à ma pratique. J’attends de cet accompagnement un cadre structurant, un regard critique, mais aussi un accès à des ressources techniques et humaines qui me permettront de développer certains projets plus ambitieux. Le programme m’a déjà permis d’amorcer des résidences de recherche à Stereolux autour d’un projet nécessitant des compétences en programmation que je ne maîtrisais pas encore. Cette expérience m’amène aujourd’hui à me former progressivement au code et à intégrer ces nouveaux outils à ma pratique artistique.

Qu’est-ce que les échanges interrégionaux amènent comme dimension selon toi ?

Les échanges interrégionaux permettent de créer des liens concrets, directs et durables entre des pratiques parfois dispersées géographiquement. Dans le champ des arts numériques, où les réseaux peuvent paraître très vastes et parfois abstraits, ces rencontres rendent possibles des formes de proximité, d’entraide et de mutualisation très précieuses. Ils ouvrent aussi des espaces de dialogue entre différentes réalités de production, différents contextes et différentes manières de travailler. Cela permet de sortir d’un certain isolement, de partager des ressources, des savoir-faire ou des questionnements communs, mais aussi de faire émerger de nouvelles collaborations et dynamiques collectives.