Entretien avec Béatrice Lartigue

Artiste interdisciplinaire, cofondatrice du collectif Lab212 et fidèle de Stereolux, Béatrice partage quelques impressions de sa résidence à Boston où elle a séjourné pendant 3 semaines en avril 2026 dans le cadre de la Villa Albertine. 

 

Peux-tu nous parler, en quelques mots, de la genèse du projet ?

Weak Signals est né de la découverte de Silent Spring, un ouvrage de la biologiste américaine Rachel Carson. Ce livre fondateur, publié en 1962, examine de manière critique l’exploitation effrénée du vivant et met en lumière les conséquences environnementales qui en découlent (contamination des sols, disparition des populations d’insectes, perturbation des équilibres naturels). L’ouvrage s’ouvre sur la description d’un printemps silencieux, où le chant des oiseaux, désormais disparu, ne résonne plus.

 

Quel était l’enjeu principal de la résidence ?

Weak Signals investit la question du son de l’extinction, quel sens donner à l'écoute lorsque le signal disparaît ?

« Sans que l’on s’en aperçoive, l’Anthropocène modifie profondément et irrémédiablement nos mondes sonores. Angle mort des réflexions sur la biodiversité, l'acoustique est un vecteur essentiel pour mieux connaître, comprendre et protéger nos écosystèmes.» 1

A travers le prisme des oiseaux, il s’agissait de questionner notre rapport au vivant, et l’impact de la technologie dans notre environnement quotidien.

Cette résidence avait deux angles d’approche : 

— l’environnement et la préservation : rencontres de scientifiques et associations, visites de terrain, birdwatching...

— l’innovation et la transmission : rencontres d’artistes et enseignants, visites de laboratoires de recherche, échanges avec des étudiants…

 

Weak Signals est le nom choisi pour ma résidence de recherche, qui s’incarne à travers le projet Whistle Blowers : une installation artistique - en cours de création - co-produite avec Stereolux et créée en collaboration avec Vincent Lostanlen (LS2N-CNRS Nantes) qui sera présentée à partir du 26 novembre 2026 à Stereolux.

 

Tu as fait des rencontres marquantes ?

J’ai été assez bluffée par ma rencontre avec Claire O’Neill qui a un parcours atypique (une formation en statistiques et un ancien emploi dans le la tech), avec un engagement complet désormais dans la préservation environnementale, au sein de Earthwise Aware. Notre rencontre s’est déroulée en 2 temps, dans un café pour échanger, puis via une visite à Winchester quelques jours après. 
Claire effectue des visites quotidiennes sur différents sites, et analyse l’évolution d’une dizaine d’arbres par site, pour une étude phénologique (analyse de l’adaptation des êtres vivants aux variations climatiques) : elle a développé sa propre application de tracking, qu’elle utilise en complément d’autres applications, et forme des groupes de bénévoles de tous âges pour l’utiliser. Cet engagement à venir re-visiter un site naturel en zone péri-urbaine régulièrement, pour y analyser des évolutions très subtiles (état du bourgeon, couleurs...), tout en partageant des connaissances très pointues m’a tout à fait impressionnée.

Enfin son aptitude à « lire et décoder le paysage » uniquement à l’oreille m’a émue.

Je pourrais aussi citer mes échanges avec Scott Edwards (HSMC Harvard), Mari Badger (Boston Birding Festival), Zach Lieberman (MIT Media Lab) ou David Tames (Northeastern University). Chacun apportant des éclairages différents sur le sujet.

 

Qu’est-ce qui t’a le plus étonnée ?

J’ai notamment été assez surprise de voir que les outils de reconnaissance et detracking d’oiseaux (applications mobiles Merlin ,eBird, iNaturalist) étaient utilisés à la fois par la quasi majorité des guides dans un objectif d’annotation ou d’identification - mais également par les participants de tous âges, en zone urbaine et en pleine nature.

Les enjeux de « sciences participatives » ont été soulevés à plusieurs reprises avec leurs potentiels (grande quantité de données récoltées) mais également leurs limites (pas de réel protocole de collecte, biais...).

 

Quel bilan fais-tu de cette résidence de recherche ?

Il est assez complexe de cerner en amont le périmètre des enjeux soulevés par une problématique, aussi ma résidence m’a permis à la fois d’étendre les enjeux esquissés : 
question du colonialisme en sciences, reconnaissance des TEK - Traditional Ecological Knowledge, enjeux des outils technologiques et des données à l’oeuvre... mais également d’aborder des points très concrets : birdwatching en pratique, protocole de récolte et d’analyse de données sur site, actions de sensibilisation dédiées au grand public…

Je souhaite ainsi incarner ces différents sujets et tensions au sein de l’installation Whistle Blowers, pour laquelle j’aurais la chance de collaborer à nouveau avec le musicien Chapelier Fou. 

 

Les partenaires de la résidence

Villa Albertine
Stereolux / Nantes
Gobelins / Paris
MIT Media Lab - Future Sketches / Boston
Northeastern University - CAMD / Boston
Boston Birding Festival / Boston

 

Béatrice Lartigue est une artiste et enseignante interdisciplinaire, cofondatrice du collectif Lab212.

Depuis 2008, elle travaille sur des projets à l'intersection de l'art, de la science et de la technologie. Son travail explore la matérialisation d'événements physiques invisibles, en immergeant les visiteurs dans un espace dont les règles sont en partie écrites et en partie en devenir. Une perspective critique sur l'utilisation de la technologie dans un contexte environnemental fragile guide sa pratique.

Ses œuvres ont été exposées au Barbican Centre (Londres), DMuseum (Séoul), Times Art Museum (Pékin), Photo Elysée (Lausanne), Kunstsilo (Kristiansand), Centre Pompidou (Paris), Fondation Mies van der Rohe (Barcelone).

 

1 Le chant de l'extinction, ARTE Radio, 2024.